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Le Bolchévik nº 218

Décembre 2016

De la crise de 1929 à la guerre

Aux origines du fascisme français

Deuxième partie

Nous avons publié dans le Bolchévik n° 217 la première partie de l’exposé fait par la camarade Melanie Kelly lors d’une réunion interne de la LTF en juin 2016. Dans cette première partie, qui s’appuyait, entre autres, sur les livres de Zeev Sternhell et Robert Soucy, elle a montré comment la première vague du fascisme français s’était développée après la Première Guerre mondiale. Inquiète de l’agitation ouvrière qui se développait et hantée par la Révolution russe de 1917, une partie de la bourgeoisie française craignait des troubles révolutionnaires tels que ceux qu’avaient vécus l’Allemagne ou l’Italie. Elle avait financé et encouragé le développement d’organisations fascistes dont le but était fondamentalement de briser le mouvement ouvrier organisé. Cette première vague de fascisme allait culminer durant les deux ans du gouvernement du Cartel des gauches (1924-1926). Mais, ayant réussi à stabiliser la situation, la bourgeoisie n’eut pas besoin d’y recourir et, avec la fin du Cartel, le financement se tarit et ces organisations périclitèrent.

Nous publions ci-dessous la deuxième partie de cet exposé, centrée sur les années 1930, revue pour publication.

* * *

Dans son livre le Fascisme français 1924-1933, Soucy fournit quelques explications supplémentaires sur l’échec de la première vague de fascisme en France. Après la Première Guerre mondiale, la menace révolutionnaire était plus faible qu’en Italie et en Allemagne, et le taux de syndicalisation plus bas. Le pacifisme attirait beaucoup plus que le militarisme. A ce moment une grande partie de la petite bourgeoisie est restée loyale envers le Parti radical.

La crise de 1929 toucha durement la France (avec un léger temps de retard) comme le reste de l’Europe. La convertibilité de la livre sterling en or fut suspendue en 1931 et l’économie mondiale s’enfonça dans une crise sans précédent qui allait aboutir à la Deuxième Guerre mondiale. Cette crise fut un facteur important dans le développement des nazis en Allemagne. Ceux-ci mobilisaient avec un succès croissant la petite bourgeoisie, ruinée et enragée par la crise, pour détruire le mouvement ouvrier organisé. Face à cette menace mortelle pour les travailleurs, la situation exigeait une offensive unie des organisations ouvrières contre les nazis. C’est ce que proposa Trotsky à plusieurs reprises, demandant que le Parti communiste allemand (KPD) mette en pratique la politique de front unique qui avait été introduite par l’Internationale communiste en 1921. Pour Trotsky, qui luttait à l’époque pour redresser l’Internationale communiste, le KPD devait proposer aux sociaux-démocrates du SPD de mobiliser en masse la classe ouvrière dans une offensive commune pour stopper les fascistes, ce qui renforcerait l’influence du KPD sur des couches de plus en plus larges du prolétariat et des opprimés et servirait de tremplin à une lutte de plus en plus audacieuse pour la révolution prolétarienne.

Les dirigeants sociaux-démocrates, plutôt que d’armer et de mobiliser la classe ouvrière pour écraser les fascistes, fuirent la lutte et pavèrent la voie aux fascistes en réprimant les communistes et en capitulant devant la bourgeoisie. Si le KPD avait proposé un tel front unique, les dirigeants du SPD se seraient retrouvés devant un dilemme : soit ils acceptaient, et la menace fasciste était balayée et la voie de la révolution ouvrière s’ouvrait ; soit ils refusaient, leur trahison était démasquée devant leur base, et la mobilisation révolutionnaire des travailleurs aurait alors été aidée par la démonstration dans la lutte que les communistes sont la seule direction conséquente de la classe ouvrière.

Mais la bureaucratie stalinienne (et le KPD) à l’époque considérait les partis réformistes sociaux-démocrates comme des « sociaux-fascistes » ( socialistes en parole, fascistes en acte ), estimait que la tactique de front unique, telle qu’elle avait été définie par Lénine et Trotsky en 1921, ne s’appliquait pas. La politique adoptée par les staliniens renvoyait en pratique les ouvriers sociaux-démocrates derrière leur direction traître, et escamotait le fait que les ouvriers organisés par la social-démocratie seraient aussi écrasés par les fascistes.

Cette politique sectaire des dirigeants du KPD, liée à la politique de capitulation des dirigeants du SPD, permit la prise du pouvoir par Hitler sans pratiquement qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Et bientôt militants et dirigeants du KPD et du SPD remplirent les premiers camps de concentration.

Face à la catastrophe que représentait la prise du pouvoir par les nazis en 1933, et en l’absence de toute discussion ou réaction dans le KPD et dans l’Internationale communiste, Trotsky en conclut qu’il n’était plus possible de redresser celle-ci et qu’il fallait combattre pour une nouvelle internationale révolutionnaire, la Quatrième Internationale.

Le 6 Février 1934

Revenons à la France. La crise financière mondiale qui a nourri les nazis frappe aussi le pays. Le chômage y explose, passant en moins de deux ans de 2 % à plus de 15 %. Si la crise économique est très dure, elle n’est pas aussi sévère qu’en Allemagne et en Italie où l’industrialisation a été plus intense. Par exemple le taux de chômage reste moins élevé qu’en Allemagne où il avait grimpé à 44 %. Si en France les forts liens entre les villes et les campagnes atténuent l’impact de la crise, celle-ci fait tomber le gouvernement Laval et un nouveau Cartel des gauches revient au pouvoir en 1932. La SFIO (le Parti socialiste) ne fait pas partie du gouvernement, les Radicaux refusant leurs revendications – nationalisation des monopoles, un système national d’assurance contre le chômage et contre les aléas agricoles. Avec le nouveau gouvernement de gauche, la deuxième vague de fascisme se forme avec la fondation de Solidarité française en 1933, puis du Parti populaire français (PPF) en 1936.

Dans cette période de « contre-réformes économiques et politiques » et de « décomposition du système capitaliste », comme l’écrivait Trotsky, les gouvernements tombent les uns après les autres. La droite se met à exiger à grands cris une nouvelle constitution bonapartiste afin de réduire le pouvoir du parlement – pour mieux contrôler la classe ouvrière. Le 6 Février 1934 arrive dans ce contexte, exacerbé par l’affaire de fraude et de corruption de Stavisky. Le détonateur est la tentative du président du Conseil Daladier de remplacer par un socialiste le préfet de Paris, Chiappe (connu pour sa répression anti-ouvrière). En réponse, l’Action française appelle à une manifestation de masse, les autres mouvements fascistes et les ligues d’anciens combattants se joignant à l’appel. Le colonel de La Rocque revendique « un gouvernement propre sans aucun politicien quel qu’il soit » et la destruction de ce « gouvernement à la solde du drapeau rouge » qui « essaie de nous réduire à l’esclavage ». Au total il y a environ 40 000 manifestants mobilisés, en partie armés, dont l’objectif est la Chambre des députés. Il y a 16 morts parmi les fascistes et un policier est tué. C’est le plus sanglant affrontement dans Paris depuis la Commune.

Le PC organise le 9 février une contre-manifestation qui est brutalement réprimée – les flics tuent six ouvriers. La CGT appelle à une grève générale pour le 12 février et quatre millions d’ouvriers y participent. Pour la première fois depuis des années, des ouvriers socialistes et communistes marchent côte à côte. Daladier est remplacé par un gouvernement d’union nationale présidé par Doumergue, qui regroupe les principales figures de la droite parlementaire. Tout de suite Chiappe est renommé. Non seulement il est responsable de la police de Paris, mais il devient ministre de l’Intérieur. Pétain devient ministre de la Guerre.

Trotsky écrit sur le 6 Février que « les fascistes ont tiré […] sur l’ordre direct de la Bourse, des banques et des trusts. De ces mêmes positions de commande, Daladier a été sommé de remettre le pouvoir à Doumergue. Et si le ministre radical, président du Conseil, a capitulé – avec la pusillanimité qui caractérise les radicaux – c’est parce qu’il a reconnu dans les bandes [fascistes] de De La Rocque les troupes de son propre patron » (« La France à un tournant »).

Les écrits de Trotsky sur la France pendant cette période expliquent remarquablement les dangers et comment la seule issue à la dictature du capital est la révolution prolétarienne sous la direction d’un parti révolutionnaire. Il explique qu’avec le 6 Février la première étape pour aller de la démocratie au fascisme est franchie.

Il explique avec pédagogie le rôle de la petite bourgeoisie qui, conformément à sa situation économique, ne peut avoir de politique indépendante et oscille entre les deux classes fondamentales:

« Les fascistes montrent de l’audace, descendent dans la rue, s’attaquent à la police, tentent par la force de chasser le Parlement. Cela en impose au petit bourgeois tombé dans le désespoir. Il se dit : “Les radicaux, parmi lesquels il y a trop de coquins, se sont vendus définitivement aux banquiers ; les socialistes promettent depuis longtemps d’anéantir l’exploitation, mais ils ne passent jamais des paroles aux actes ; les communistes, on ne peut rien y comprendre : aujourd’hui c’est une chose, demain c’en est une autre ; il faut voir si les fascistes ne peuvent pas apporter le salut”. »

– « Où va la France ? »

Trotsky argumente que le prolétariat doit conquérir la confiance de la petite bourgeoisie selon le modèle de la Révolution russe, et que c’est seulement par l’expropriation des banques, des grandes entreprises, des industries clés, par un monopole du commerce extérieur, etc., qu’il est possible de venir en aide au paysan et au petit commerçant : « Et, pour cela, il [le prolétariat] doit avoir lui-même confiance en sa force. Il lui faut avoir un clair programme d’action et être prêt à lutter pour le pouvoir par tous les moyens possibles. » Fondamentalement, la lutte contre le fascisme exige un programme révolutionnaire pour contrer l’attrait du fascisme pour la petite bourgeoisie.

Le Front populaire

Avec le triomphe de Hitler et les menaces d’attaque impérialiste, la bureaucratie soviétique opère un tournant à 180°. Elle cherche à rassurer les puissances impérialistes « démocratiques » en réfrénant de façon calculée les mouvements révolutionnaires prolétariens en Europe. Et, sous couvert de lutter contre le fascisme, l’Internationale communiste demande que les PC fassent des alliances non seulement avec les sociaux-démocrates, mais aussi avec la bourgeoisie « anti-fasciste », allant jusqu’à participer à ses gouvernements. Pour les staliniens, le principal danger menaçant la classe ouvrière est devenu le fascisme, et pour eux le choix qui s’offre désormais au prolétariat n’est plus entre dictature du prolétariat et dictature de la bourgeoisie (sous toutes ses formes) mais entre démocratie bourgeoise et fascisme. La révolution socialiste n’est plus à l’ordre du jour. La signature du pacte Laval-Staline, un pacte d’assistance militaire franco-soviétique, est le signe de cette nouvelle ligne : le jour même, le PCF franchit le Rubicon, accordant son soutien à la « défense nationale » de l’impérialisme français et annonçant son vote pour les crédits militaires. Cela consacre le passage définitif du PCF au réformisme. Les effets dévastateurs de ce tournant amenant les PC à soutenir ou participer au gouvernement avec des partis bourgeois vont être mis en évidence en France pendant les grèves de juin 1936 sous le Front populaire : le PCF va signer avec la SFIO et les Radicaux un programme commun au nom duquel il va casser la grève générale après avoir obtenu de maigres concessions.

Trotsky met en garde le prolétariat qu’une alliance parlementaire avec les radicaux va « pousser la petite bourgeoisie dans les bras du fascisme ». Il accuse le PC de s’être jeté à droite en réaction au 6 Février, conformément à la diplomatie soviétique. Trotsky décrit le Front populaire comme une « compagnie d’assurance de banqueroutiers radicaux aux frais du capital des organisations ouvrières » (« La France à un tournant »). Contre le Front populaire, Trotsky invoque la règle du front unique selon le bolchévisme, « marcher séparément, frapper ensemble ! », qui est devenu avec les staliniens : « Marcher ensemble pour être battu séparément. »

La Solidarité française

Je reviens aux mouvements fascistes des années 1930 qui poussent comme des champignons à cette époque. En 1933 François Coty, millionnaire antijuif, lance la Solidarité française. Il met Jean Renaud, un ancien officier, à sa tête. Rapidement, les flics annoncent des effectifs de 180 000 militants. Ils participent aux émeutes du 6 Février.

Comme pour les autres organisations fascistes, la direction vient des classes supérieures et la base de la petite bourgeoisie. La Solidarité française exclut les étrangers et les Juifs mais elle cherche à recruter quelques ouvriers maghrébins pour compléter ses milices en exploitant les décrets Crémieux de 1870 qui avaient accordé d’office la citoyenneté française aux « israélites indigènes » d’Algérie alors que les « indigènes musulmans » devaient en faire la demande à l’âge de 21 ans et de plus renoncer volontairement à la charia. Son programme est similaire à celui des autres fascistes. La Solidarité française est pour l’expulsion de tous les immigrés juifs et pour renvoyer tous les ouvriers étrangers, sauf dans les services essentiels ; et bien sûr la question coloniale est importante. Taittinger appelle à imprégner du lait des conquistadors les bébés de la nation. Renaud a un langage un peu moins fleuri mais il insiste que les colonies doivent fournir les matières premières pour que les Français puissent vivre correctement.

Là aussi, dans les affrontements entre le PC et la Solidarité française, c’est souvent le PC qui écrase les fascistes. Par exemple, après le 6 Février, le PC attaque un meeting de la Solidarité française à Montreuil. Des centaines de communistes dispersent avec succès le meeting, les militants de la Solidarité française devant ensuite être escortés au métro par les flics. Fin 1933 Coty perd une partie importante de sa fortune, il doit vendre l’Ami du peuple dans les bureaux duquel la Solidarité française était installée. Bientôt son mouvement se désagrège sous l’effet de dissensions intestines.

Les Croix de Feu

Les Croix de Feu sont fondées en 1928, là aussi avec l’assistance de Coty, d’abord comme une organisation d’anciens combattants. Puis de La Rocque cherche un soutien de masse pour barrer la route au communisme. De La Rocque est issu d’une famille aristocratique, le fils d’un général. Il était en Pologne en 1920 avec Pilsudski pour combattre l’Armée rouge soviétique, puis au Maroc lors de la rébellion du Rif en 1924. Les effectifs progressent vite dans le contexte de la crise – de 5 000 membres en 1929 à 500 000 au début de 1936. Ils ont recruté après le 6 Février 1934 et encore plus après l’élection du Front populaire.

C’est une organisation militaire avec de La Rocque comme grand chef. Ses troupes s’appellent les « dispos ». Les financiers sont les mêmes – Coty, Tardieu, la Banque de France, quelques aristocrates, les patrons des chemins de fer et la Compagnie générale d’électricité dont de La Rocque est directeur. De Wendel et le Comité des forges la soutiennent aussi après 1934. L’ex-Premier ministre Tardieu a avoué que son gouvernement a aussi soutenu financièrement de La Rocque.

A l’été 1936, les Croix de Feu sont interdites et de La Rocque crée le Parti social français (PSF). De La Rocque nie que son organisation est fasciste et il affirme qu’elle est républicaine. En même temps, il présente les Croix de Feu comme la future armée blanche et salue les efforts de Mussolini et de Hitler pour écraser le bolchévisme.

Un des arguments pour justifier que de La Rocque et les Croix de Feu n’étaient pas fascistes est sa soi-disant modération sur la question juive. En réalité de La Rocque était profondément antijuif mais au début des années 1930, comme Taittinger et Valois, il cherchait à apaiser ses soutiens juifs. Le 14 juin 1936 le grand rabbin de France, Jacob Kaplan, organise un service religieux à la synagogue de la rue de la Victoire pour commémorer le patriotisme des soldats juifs tombés lors de la Première Guerre mondiale. De La Rocque arrive avec un membre de la famille Rothschild, et le service religieux est considéré comme un agrément donné aux Croix de Feu par le Consistoire juif de Paris. De nombreux bourgeois juifs craignent sans doute à ce moment davantage les occupations d’usines que les fascistes.

Dans les années 1930, les Croix de Feu deviennent de plus en plus antijuives, particulièrement en Alsace, un de leurs bastions. Leur journal local publie une caricature de Blum portant un uniforme nazi avec une étoile de David à la place de la croix gammée. Les affiches du PSF pour les élections en 1936 disent « Le Juif tue vos parents ». En Algérie, où de La Rocque a dû faire concurrence à Doriot pour gagner les colons, son organisation sue également la haine antijuive et multiplie les provocations. Dès 1941 sous Vichy, il affirme que les Juifs sont la principale source de corruption et qu’ils sont en train de « déchristianiser » la France.

Sous Vichy, de La Rocque abandonne ses prétentions républicaines. Il glorifie la noblesse de l’ancien régime et réclame une répression sans pitié contre ceux qui s’opposent à Pétain – les Juifs et les marxistes notamment.

Le PPF

Le dernier groupe fasciste important est le Parti populaire français de Jacques Doriot. C’est encore le grand exemple donné par Sternhell et d’autres idéologues bourgeois pour affirmer que le fascisme en France serait « de gauche » à l’origine. Pour Soucy, Doriot était surtout un opportuniste qui avait vu ses ambitions de devenir le grand dirigeant du PC contrecarrées par Thorez puis par Moscou.

Dès l’âge de 17 ans Doriot travaille comme métallurgiste à Saint-Denis, et il adhère au PC à 22 ans. Très vite il grimpe les échelons du parti et devient responsable de la jeunesse et membre du comité central en 1924. Après la mort de Lénine, il se rallie à Trotsky puis à Zinoviev et finalement à Staline. En 1931, Doriot devient maire de Saint-Denis, qui devient un bastion du PC et également son fief personnel. Il est le seul candidat communiste élu au premier tour lors des législatives de 1932. Il profite de ce succès pour se rendre à Moscou et dresser un bilan sévère de l’état du parti. Il met alors en valeur sa réussite personnelle afin d’obtenir la direction de toute la région parisienne, qui représente le tiers des effectifs du PC. Mais le Comintern ne lui donne pas satisfaction.

En 1934 il est accusé de préparer une scission sur une ligne de « front unique » (en fait de « front populaire »), ligne qui sera adoptée par le parti quelques semaines plus tard au moment où Doriot est exclu. Cette exclusion provoque chez Doriot un déchirement et une soif de vengeance. Il se présente aux élections de juin 1936 et est réélu mais cette fois-ci, c’est avec les voix du centre et de la droite. Pendant les grèves de 1936 sa mairie fournit aux grévistes des repas, mais il accuse le PC de chercher à fomenter une révolution. Six mois plus tard il dénonce les grèves comme une trahison envers la collaboration de classes.

Le PPF est lancé en 1936 à l’initiative de Gabriel Leroy Ladurie, représentant de la banque Worms qui cherche à construire un mouvement de masse pour briser le Front populaire. Plus tard, Pierre Pucheu (futur ministre des flics sous Vichy et responsable de la mort d’innombrables militants communistes) représente Worms et le Comité des forges au comité central du PPF. En 1936 il y a un certain nombre d’anciens du PC dans la direction – des hommes ayant rompu tout lien avec les intérêts de la classe ouvrière. Dès 1937 cette racaille se place au service des magnats, des millionnaires, etc. Le nouvel hymne du parti s’appelle « France, libère-toi ». C’est Joseph Darnand qui dirige les groupes de combat du PPF. Darnand deviendra sous Vichy chef de la Milice et responsable de la traque des résistants et des Juifs. Le PPF est le seul groupe qui, grâce à ses voyous et à ses relations avec la pègre à Marseille, repousse avec une certaine efficacité les attaques de ses meetings par le PC. En conséquence les capitalistes – banquiers, industriels de l’automobile ou des mines, etc. – s’empressent de le soutenir.

Les tentatives du PPF pour gagner la classe ouvrière sont un échec. En 1938 un rapport de la fédération du PPF de Renault explique : « Nous avons réalisé l’unanimité contre nous. » Pour 400 membres du PPF, il y avait 7 500 membres de cellules communistes. Le PPF a une petite base ouvrière et populaire relativement âgée – des ouvriers avec des dettes à rembourser ou qui cherchent du piston pour un emploi.

Jusqu’en 1938, Doriot prétend que son parti est républicain et pour une réforme de la IIIe République. En 1940 il est pour l’élimination totale de la façade démocratique. Avec le déclin du Front populaire, le soutien financier du grand capital diminue et les Juifs deviennent une cible principale, particulièrement en Algérie mais pas seulement. Si, au début, Doriot prétend accueillir les Juifs « assimilés » dans son mouvement (comme Le Pen avec les musulmans), dès 1938 le PPF multiplie les déclarations antijuives, et après l’armistice de 1940 ses militants brisent les vitrines de magasins juifs.

Pendant l’occupation allemande le PPF devient un des deux principaux partis français de la collaboration. Doriot contribue à la création de la « Légion des volontaires français contre le bolchevisme » (LVF) et combat avec les nazis sur le front russe, avant d’être tué en Allemagne en 1945.

La lutte contre les fascistes

Trotsky insiste que le prolétariat doit se préparer à la confrontation physique. La lutte contre le fascisme a besoin de la milice ouvrière comme la grève a besoin de piquets. Trotsky insiste qu’il faut assurer l’armement au moins de l’avant-garde prolétarienne dans des milices ouvrières. Or les dirigeants de la SFIO et du PC affirment qu’il faut combattre les fascistes par des moyens idéologiques et non par des moyens physiques – en fait ils entraînent les pires illusions dans l’Etat bourgeois.

On trouve ainsi dans les revendications centrales mises en avant par le PC : « Arrestation immédiate de Chiappe ; suppression de la préfecture de police, de la police politique et de la garde mobile » et l’appel à la « dissolution des ligues fascistes ». Comme l’explique au contraire Trotsky : « Mais faisons encore une hypothèse fantastique : la police de Daladier-Frossard “désarme” les fascistes. Est-ce que cela résout la question ? Et qui désarmera la même police, qui, de la main droite, rendra aux fascistes ce qu’elle leur aurait pris de la main gauche ? La comédie du désarmement par la police n’aurait fait qu’accroître l’autorité des fascistes, en tant que combattants contre l’Etat capitaliste » (« Où va la France ? »).

Les trotskystes en France s’appuient alors sur les arguments de Trotsky dans leur presse, en rappelant la nécessité de milices de la classe ouvrière et de l’armement du prolétariat pour lutter contre les fascistes. Ils essaient de mettre en pratique leur programme lors de leur entrisme dans la SFIO en 1934-1935. En effet, suite à la faillite de l’Internationale communiste en Allemagne contre Hitler, des ailes gauches se sont développées dans la plupart des organisations sociales-démocrates un peu partout dans le monde, en opposition à la passivité de leur direction. C’est le cas dans la SFIO où cette aile gauche s’est fortement développée, en particulier (mais pas seulement) dans la jeunesse. Pour l’approcher et la faire évoluer vers le marxisme révolutionnaire et la construction de la Quatrième Internationale, Trotsky avait proposé que les trotskystes entrent, drapeau déployé, dans la SFIO.

Etant victime des attaques des staliniens du PCF, la direction de la SFIO avait accepté de remettre en place un minimum d’autodéfense en 1929. Avec la montée des groupes fascistes, et leur virulence, des groupes d’autodéfense sont mis sur pied au début des années 1930. Mais c’est après le 6 Février 1934 que ces groupes se développent, en particulier en région parisienne où l’aile gauche est puissante. Ils s’organisent en une milice interne à la SFIO, les TPPS (Toujours prêts pour servir, voir le livre de Mathias Bouchenot, Tenir la rue, l’autodéfense socialiste 1928-1938, Libertalia, 2014). Cette milice regroupe les militants les plus activistes et les plus déterminés, assez souvent des ouvriers. Les trotskystes travaillent avec ces militants et essaient de les gagner à leur programme. Mais ils se font expulser de la SFIO à l’été 1935, avec la consolidation du Front populaire, quelques mois seulement après leur entrée ; quelques centaines de militants de la SFIO se retrouvent alors dans l’organisation trotskyste. Mais ce n’est qu’une partie de cette gauche, la grande majorité étant restée dans la SFIO, derrière Marceau Pivert.

Si une direction des TPPS, avec des trotskystes, a été mise en place, si des cadres et des militants ont commencé à se former militairement, les TPPS n’ont jamais dépassé le stade d’un service d’ordre partisan massif et discipliné. Les pivertistes n’avaient pas le programme de Trotsky, pour qui les milices ou la préparation de la grève générale avaient pour but de préparer la classe ouvrière à sa tâche historique, le renversement du capitalisme. Fondamentalement, les pivertistes se tournaient vers le gouvernement bourgeois, y compris concernant les ligues fascistes dont ils allaient demander la dissolution quand la SFIO se retrouva au pouvoir. « Pivert s’accroche à Zyromski, qui s’accroche à Blum, qui ensemble avec Thorez s’accroche à Herriot, qui s’accroche à Laval. Pivert entre dans le système du “Front populaire” », explique Trotsky en novembre 1935.

Les trotskystes français n’ayant qu’une implantation extrêmement faible dans la classe ouvrière, ils ne réussirent pas à organiser des mobilisations ouvrières de masse. C’est aux Etats-Unis que la politique de Trotsky a pu être appliquée de façon exemplaire. Le Socialist Workers Party, dirigé par James P. Cannon, réussit en 1939 à mobiliser près de 50 000 personnes pour protester contre un meeting fasciste au Madison Square Garden à New York. Les manifestants, qui n’hésitèrent pas à traverser les barrages policiers, purent administrer une bonne correction à de nombreux fascistes à la sortie de leur meeting. Cette tradition de mobilisations de masse contre les fascistes basées sur les syndicats ouvriers n’a guère de choses en commun avec la guérilla de services d’ordre que pratiquait la Ligue communiste (ancêtre du NPA de Besancenot et Poutou) dans les années 1970 contre les fascistes d’Ordre nouveau, précurseurs du FN. C’est au contraire en ligne avec la tradition du SWP américain que la LCI (à l’époque TSI) s’est appuyée pour organiser dans les années 1970 et 1980 aux Etats-Unis (et en décembre 1981 à Rouen) des manifestations ouvrières pour stopper les fascistes.

En guise de conclusion

Pour en revenir au débat d’aujourd’hui avec lequel j’avais commencé ce rapport, Soucy est d’accord avec Sternhell que la longue tradition du fascisme français a pavé la voie à Vichy et aidé à mettre en œuvre directement les mesures si cruelles et meurtrières de ce régime. Et c’est pour cela que ces deux historiens sont voués aux gémonies par les idéologues officiels issus de Sciences Po.

Si Sternhell est autant attaqué pour son livre Ni droite ni gauche c’est parce qu’il a aussi touché l’establishment bourgeois qui a prospéré après Vichy, comme les ex-cadres de l’Ecole d’Uriage, une institution officielle de Vichy pour former les élites du nouveau régime. Hubert Beuve-Méry, le fondateur et rédacteur en chef du Monde pendant 25 ans, est passé par Uriage, de même qu’André Rousselet, le fondateur de Canal Plus, et beaucoup d’autres encore qui voudraient faire oublier leur admiration pour Vichy et Pétain.

Un des ex d’Uriage est Emmanuel Mounier, dont Sternhell rappelle qu’il est considéré de nos jours comme un « saint républicain ». Mounier était le fondateur du magazine Esprit qui critiquait la décadence de la France dans les années 1930. Il attaquait le marxisme comme « un fils rebelle du capitalisme » relevant de « la tyrannie de la matière ». Ce monsieur « ni de droite ni de gauche » par excellence visite l’Italie en 1935, assiste avec des animateurs de la revue Ordre nouveau à un congrès de l’Institut de culture fasciste où il rend hommage à l’« aile vivante et audacieuse, radicalement anticapitaliste » du parti fasciste, en louant « sa sincérité, son ardeur, ses racines profondes dans le prolétariat ». Le réactionnaire Mounier est si profondément hostile à la Révolution française que, selon Sternhell, il a même reproché aux fascistes italiens leurs liens avec la tradition jacobine (son discours a ensuite été publié dans Esprit). Ce même magazine existe encore et un certain Emmanuel Macron est membre de son comité de rédaction. Un article publié dans le Monde en mai dernier place Macron « dans la continuité d’Emmanuel Mounier, [...] ce courant spirituel qui cherchait une troisième voie entre le capitalisme libéral et le marxisme » !

Pour finir, en 1935 Trotsky écrivait dans « Encore une fois, où va la France ? » : « Le développement du fascisme est en soi le témoignage irréfutable du fait que la classe ouvrière a terriblement tardé à remplir la tâche posée depuis longtemps devant elle par le déclin du capitalisme. » Il pointe là du doigt la responsabilité des réformistes et de la bureaucratie syndicale. Nous étudions cette question aujourd’hui pour continuer la lutte de Trotsky dans une période de crise et de menaces plus ouvertes contre les syndicats, sans parler des musulmans et des immigrés. Comme je le disais tout à l’heure, le fascisme est inhérent au capitalisme à l’époque de sa décadence impérialiste. La bourgeoisie française n’aura aucune hésitation à y avoir recours si elle se prend à craindre pour sa domination de classe face à une résurgence des luttes ouvrières. Il faut chercher à mobiliser maintenant la classe ouvrière et les opprimés pour stopper les provocations fascistes et leur renforcement. Mais fondamentalement, il faut réarmer la classe ouvrière avec le programme du marxisme. Pour en finir une bonne fois pour toutes avec le danger fasciste, il faut renverser la classe capitaliste tout entière par une révolution ouvrière. Cela exige de lutter pour forger un parti ouvrier révolutionnaire d’avant-garde, dans la tradition du Parti bolchévique de Lénine, qui avait mené la classe ouvrière russe à la victoire il y a bientôt 100 ans. C’est le sens profond de notre combat.

 

Le Bolchévik nº 218

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