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Le Bolchévik nº 207

Mars 2014

Cinquante interventions militaires françaises en cinquante ans d’indépendances africaines

Troupes françaises, hors de Centrafrique !

14 février – Le bilan néocolonialiste du gouvernement PS-Verts de Hollande est déjà éloquent en moins de deux ans. Hollande avait annoncé la couleur dès sa cérémonie d’investiture en 2012 en rendant spécialement hommage à Jules Ferry, l’un des principaux artisans du colonialisme français à la fin du XIXe siècle, quand la France s’était taillé son empire colonial. Début 2013 Hollande a envoyé au Mali des milliers de soldats français (une première depuis l’indépendance de ce pays), avant d’y installer un régime à sa solde dirigé par Ibrahim Boubacar Keita. Puis il a limogé en Centrafrique un président fantoche (François Bozizé), que l’impérialisme français avait lui-même porté au pouvoir dix ans auparavant, et en décembre il a déployé 1 600 soldats dans Bangui, la capitale du pays, avant de finalement remplacer le président à peine mis en place (Michel Djotodia) par une présidente elle aussi à sa solde (Catherine Samba-Panza).

Tout cela en clamant plus fort que jamais que la période des ingérences françaises en Afrique « est révolue ». Le scénario est bien rôdé : l’impérialisme français, qui a dans sa poche les chefs d’Etat vassaux de la région, fait voter une résolution par le Conseil de sécurité de l’ONU, lance ses chiens de guerre à partir de bases pré-positionnées sur le continent, avant éventuellement de « passer la main » à une force africaine.

Hollande a soigneusement veillé à l’habillage de la « Françafrique » en lançant des opérations saluées voire demandées par une partie de la population locale (les Noirs du Sud du Mali, les chrétiens de Centrafrique), comme si les légionnaires français venaient en sauveurs. Dans le cas de la Centrafrique, la raison officielle était ainsi de mettre fin aux affrontements interreligieux sanglants qui s’étaient multipliés au long de 2013.

Les milices rebelles de la Séléka (« alliance » en sango – un conglomérat hétéroclite d’opposants à Bozizé en majorité musulmans) avaient pris Bangui en mars 2013. Les exactions et pillages de la Séléka se sont multipliés contre les anciens militaires et les populations chrétiennes, qui elles-mêmes se sont regroupées en milices sommairement équipées, les « anti-balaka ». Après une tentative avortée de coup d’Etat des anti-balaka début décembre (sans doute en relation avec l’annonce de l’intervention française), les exactions contre les chrétiens se sont amplifiées en représailles. Avec la multiplication des milices à Bangui, les affrontements ont pris un caractère de plus en plus généralisé, et plusieurs milliers de civils ont été massacrés. La situation a encore empiré après le départ de Djotodia.

Face à ces affrontements et à ces haines interconfessionnels (dont la source n’est pas à rechercher ailleurs que dans l’histoire de l’oppression coloniale française elle-même), les militaires français de l’actuelle opération « Sangaris » sont accusés de parti pris en désarmant principalement les ex-Séléka, laissant ainsi les populations musulmanes sans défense. Les « Tchadiens » (dont un certain nombre descendent de personnes qui avaient fui la terreur d’un autre régime « francophile » au Tchad entre 1975 et 1979 et n’avaient jamais mis les pieds au Tchad) sont de plus en plus nombreux à fuir vers le nord, ce qui prend de plus en plus des aspects de nettoyage ethnico-religieux à grande échelle.

L’opération impérialiste que Hollande-Le Drian-Fabius entendaient mener rondement en quelques jours a tout de même subi quelques déconvenues, puisque deux soldats français ont été tués à peine quatre jours après le début de l’opération. De plus, Hollande s’est fait moucher par ses « partenaires » européens qui ont en pratique refusé de mettre la main à la pâte (avec des soldats) et à la poche pour le compte de la bourgeoisie française.

L’impérialisme français essaie de reprendre en main son ex-empire africain

Les véritables raisons de l’intervention française n’ont rien à voir avec la sollicitude humanitaire, et tout à voir avec l’affirmation brutale de la prééminence de l’impérialisme français dans ses ex-colonies face aux velléités d’indépendance. François Bozizé, le président renversé en mars 2013, avait péché à cet égard. Il avait signé avec l’Afrique du Sud des accords de défense qui détrônaient la France des prérogatives que celle-ci détenait jusque-là. Ces accords – tenus secrets – avaient été signés en 2007 pour cinq ans puis renouvelés en 2012. Selon une dépêche du 8 janvier 2013 de l’agence de presse IRIN associée à l’ONU, « cet accord prévoit de fournir à l’armée de la RCA [République centrafricaine] une série de formations militaires, allant de l’infanterie à l’artillerie en passant par la formation des forces spéciales, la logistique et des cours de conduite, ainsi que la “rénovation” des infrastructures militaires de Bouar et Bangui ».

Soulignant la confrontation que cela impliquait avec la France, IRIN rapportait l’analyse de David Zoumenou de l’Institute for Security Studies basé à Pretoria (janvier 2013) : « […] ce sont les récentes décisions de la France d’accroître le nombre de ses soldats en RCA en le portant de 250 à 600 qui ont probablement provoqué l’augmentation par l’Afrique du Sud de sa propre présence. […] On peut considérer cela comme “un nouveau champ de bataille entre la France et l’Afrique du Sud”. » Il ajoutait : « L’Afrique du Sud, qui est la puissance continentale qui compte, défend la devise de l’UA “des solutions africaines aux problèmes africains” ».

Ainsi s’explique l’impassibilité du contingent militaire français à Bangui quand les rebelles de la Séléka, en prenant le pouvoir en mars 2013, ont tué 13 soldats du contingent sud-africain, qui s’est retiré du pays.

Hostilité anticommuniste de l’impérialisme vis-à-vis de la Chine en Afrique

Les manœuvres françaises ne peuvent se comprendre que si on les replace dans un cadre plus large. L’impérialisme américain essaie de solder ses désastreuses aventures en Irak et en Afghanistan pour se concentrer davantage sur la confrontation avec l’Etat ouvrier déformé restant le plus puissant, la Chine. Cela laisse davantage d’espace à l’impérialisme français pour tenter de restaurer sa suprématie dans son ancien « pré carré » colonial africain. Dans ce cadre, la France cherche à contenir la pénétration chinoise et à se faire le sous-traitant de la « guerre contre le terrorisme ».

Plus encore qu’à l’Afrique du Sud, l’impérialisme français se heurte en effet à la Chine dans ses anciennes colonies. Le permis d’exploration pour le gisement de pétrole de Boromata, dans le Nord-Est du pays, avait été accordé par le régime de Bozizé au pétrolier américain Grynberg RSM. Ce dernier, invoquant l’insécurité causée par des attaques rebelles, n’avait pas conduit les recherches, et le permis avait expiré en 2004. La cession de ce permis aux Chinois a sonné le glas de Bozizé, d’autant plus que le sous-sol centrafricain regorge aussi d’or, de diamants et d’uranium, ressources qui menaçaient de prendre le même chemin. Bozizé devait donc partir.

Ce n’est pas tout. La Chine a par exemple passé en 2009 un accord de coopération économique et technique avec la Centrafrique qui incluait un don de 7,8 milliards de francs CFA ; ce genre d’accord avait notamment pour objectif de construire des écoles.

Dans un récent rapport remis au ministre de l’Economie et des Finances à l’occasion du Sommet Afrique de l’Elysée de début décembre 2013, Hubert Védrine – ancien secrétaire général de l’Elysée de François Mitterrand et ancien ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin – cite clairement la Chine comme le principal responsable du recul de la France dans les échanges avec l’Afrique :

« Entre 2000 et 2011, la part de marché de la France au Sud du Sahara a décliné de 10,1 % à 4,7 % […]. C’est surtout la Chine qui s’est imposée en une vingtaine d’années comme le principal partenaire économique du continent africain. La part de marché de la Chine sur le continent africain est passée de moins de 2 % en 1990 à plus de 16 % en 2011. »

La concurrence est en effet difficile contre la Chine. Comme nous le faisions remarquer dans un précédent article (« Clameurs hystériques sur le rôle de la Chine en Afrique », le Bolchévik n° 198, décembre 2011), l’attrait en Afrique des contrats passés avec la Chine provient du fait que ces investissements d’Etat chinois « sont motivés non par le profit mais par le besoin de matières premières pour ses propres industries collectivisées » (de la Chine). C’est pourquoi leurs effets sur la construction d’infrastructures, d’écoles et d’hôpitaux sont si radicalement différents des rapines de la colonisation capitaliste.

La Chine demeure en effet un Etat ouvrier, en dépit du développement et de l’affermissement croissant d’une classe capitaliste en Chine même (et aussi, en Afrique, d’une classe d’entrepreneurs privés chinois accrochés aux grands contrats d’Etat). Cet Etat ouvrier était et reste déformé bureaucratiquement, et ce dès sa création à l’issue de la Révolution de 1949 menée par les armées paysannes de Mao : contrairement à la révolution prolétarienne d’Octobre 1917 en Russie, la Chine n’a jamais connu un régime de démocratie soviétique. La politique de la bureaucratie nationaliste au pouvoir à Pékin (une variante chinoise du stalinisme russe) mènera tôt ou tard le pays devant l’alternative ou d’une contre-révolution capitaliste, ou d’une révolution politique prolétarienne qui remplacera le régime du PC chinois par un régime de démocratie ouvrière engagé à se battre pour le socialisme mondial. C’est pour cette dernière perspective que nous luttons.

Aussi nous sommes pour la défense militaire inconditionnelle de la Chine contre l’impérialisme et la contre-révolution intérieure. Nous soutenons le droit qu’a la Chine de faire du commerce pour obtenir ce dont elle a besoin afin de poursuivre son développement. En même temps, nous disions dans notre article déjà cité sur la Chine en Afrique : « Mais nous savons que les investissements de la Chine et ses programmes d’assistance sont déterminés, non par l’internationalisme prolétarien, mais par les intérêts étroitement nationalistes de la bureaucratie du PCC. » Et nous dénonçons le soutien accordé par le régime chinois aux dictateurs bourgeois africains – et aussi aux impérialistes, la Chine ayant par exemple voté au Conseil de sécurité de l’ONU la résolution autorisant l’intervention française en Centrafrique.

Le colonialisme a pavé la voie aux massacres en cours

Pendant toute la période coloniale, l’intérêt exclusif des impérialistes dans l’exploitation de ce vaste pays les avait conduits à n’établir comme voie de communication majeure que les deux axes reliant la Centrafrique à l’océan Atlantique : l’axe Bangui-Pointe-Noire et l’axe Bangui-Douala, tous deux à l’ouest, marginalisant totalement les zones Nord et Est islamisées.

Plus nettement encore, pour mener leur affaire, les colonisateurs avaient comme ailleurs fait simultanément usage « du sabre et du goupillon » et fait la promotion du christianisme. C’est ainsi que le tout premier président de la République centrafricaine à la veille de l’indépendance en 1959 ne fut autre qu’un curé défroqué, Barthélémy Boganda, premier Centrafricain à avoir été ordonné prêtre. Toute l’histoire de la vie politique centrafricaine postcoloniale a été le fait des chrétiens entre eux.

Le récent cycle de violences a connu une accélération à une date précise : le soir où l’impérialisme fait voter sa résolution au Conseil de sécurité de l’ONU, « les rues de Bangui sont jonchées de cadavres et le cycle de la guerre confessionnelle est enclenché » (le Figaro, 26 décembre 2013). D’après ce journal, « la population ulcérée exige le départ immédiat de Djotodia et des ex-Séléka, mais aussi de tous les musulmans. Les exactions des ex-Séléka ont creusé un fossé infranchissable. Eux et leurs familles, mais aussi la minorité musulmane, ne sont plus que des étrangers en sursis, entourés de la haine populaire. »

Les militaires français sont depuis régulièrement accusés de parti pris. Ainsi : « On ne veut pas de Français. Vous êtes complices des Anti-Balaka qui massacrent les gens » hurlait fin décembre un soldat à Bangui face aux militaires, selon le Figaro. Les habitants du quartier Begoua se souviendront longtemps de l’opération « Sangaris ». Le Figaro du 17 janvier raconte ainsi une scène survenue deux jours plus tôt :

« Dans la mosquée Nour al-Iman, les habitants musulmans montrent cinq corps roulés dans des nattes, trois hommes et deux femmes. […] Sur le lieu de la fusillade, devant un portail où est stationné un Toyota au pare-brise troué d'impacts, les habitants racontent : “Les Français sont arrivés en position de tir. Ils étaient guidés par des chrétiens du quartier voisin, qui leur indiquent les maisons des musulmans. Les gens sont sortis sur le pas de leurs portes. Et tout à coup ils ont tiré. Il y a eu cinq morts.” »

Cela résume tout le cynisme de l’impérialisme français : après s’être appuyé sur les milices musulmanes de la Séléka pour éliminer Bozizé, il dégage maintenant le terrain aux milices chrétiennes pro-Bozizé pour chasser la Séléka. Les civils des deux côtés ont été les victimes de la perversité, on ne peut la qualifier autrement, du gouvernement PS-Verts.

Troupes françaises et de la MISCA : dehors !

Non contents d’avoir imposé leur domination coloniale sur une quinzaine de pays d’Afrique noire, pour la plupart pendant une centaine d’années, les impérialistes de Paris assurent de la façon la plus brutale la mainmise économico-politico-militaire sur ces pays, après avoir acquiescé à une indépendance formelle au début des années 1960 (de Gaulle avait simplement mis en œuvre un schéma concocté par le social-démocrate Gaston Defferre avec sa loi-cadre de 1956). Octroyer ces indépendances tout en triant leurs dirigeants sur le volet était pour la France le seul moyen de préserver son « influence » après son ignominieuse défaite dans la cuvette de Dien Bien Phu au Vietnam, et face à la guerre d’Algérie où les combattants du FLN étaient déterminés à arracher sur le champ de bataille la libération du joug colonial.

C’est que l’impérialisme français n’a guère que son « influence » africaine pour subsister sur la scène internationale comme puissance face à ses concurrents plus dynamiques économiquement. Tous les gouvernements capitalistes qui se succèdent en France depuis cinquante ans, qu’ils soient de gauche ou de droite, appliquent la même politique. Hollande a ainsi déclaré le 6 décembre que « l’Afrique doit maîtriser pleinement son destin et pour y parvenir assurer pleinement par elle même sa sécurité ». Il a osé déclarer cela lors du sommet franco-africain qui se tenait alors même que l’impérialisme français lançait son opération en Centrafrique pour y désarmer les forces… de « sécurité ». Oui, cela rappelle la scandaleuse déclaration raciste de Sarkozy à Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » – blâmer les victimes de l’impérialisme pour la situation dans laquelle il les maintient.

Les exemples abondent d’assassinats politiques, de rébellions fomentées et armées pour déstabiliser des régimes indociles, d’appui direct aux régimes les plus sanguinaires et génocidaires pour maintenir à tout prix cette influence. L’intervention militaire en Centrafrique n’est qu’un cas parmi de nombreux autres en Afrique – on en a compté plus de 50 en autant d’années depuis les indépendances. Particulièrement criminel est le rôle de la France de Mitterrand et de Villepin dans le génocide au Rwanda en 1994, couronné par l’« opération Turquoise » pour assurer le repli des assassins au Zaïre voisin – et Hollande pousse aujourd’hui le cynisme jusqu’à faire comparaître devant les tribunaux français un flic rwandais impliqué dans les massacres. C’est une habile manière de maquiller le rôle joué par les troupes et les forces spéciales françaises, à peine quelques semaines avant le vingtième anniversaire du début du génocide.

Pour les travailleurs de France, l’asservissement des peuples coloniaux est le reflet de leur propre oppression par les mêmes capitalistes. La solidarité avec les peuples coloniaux et l’opposition intransigeante à leur propre impérialisme constituent une condition de leur propre lutte de libération. L’Internationale communiste révolutionnaire en avait fait en 1920 une condition expresse d’acceptation des partis ouvriers en son sein. Troupes françaises hors de Centrafrique et d’Afrique !

Le sordide héritage du pillage colonial français

La conquête par la France de la Centrafrique à la fin du XIXe siècle s’est effectuée d’une manière particulièrement brutale face à une résistance acharnée, alors que s’exacerbaient les ambitions concurrentes des autres puissances colonialistes. Le premier poste français – Bangui – fut établi sur les bords de l’Oubangui en 1889, et c’est à partir de là que des expéditions militaires sanglantes furent envoyées de plus en plus loin dans le pays.

Il fallait prouver sur le champ qui était le maître. Par la suite, un système de travail forcé systématique et meurtrier fut instauré pour le portage assurant les liaisons dans ce pays enclavé, la construction de routes et de postes administratifs et le chantier du chemin de fer Congo-Océan. En effet, pour organiser l’exploitation des immenses ressources de l’« Afrique équatoriale française » (AEF), l’Etat colonial décida de frayer une ligne de chemin de fer reliant la capitale Brazzaville à l’océan Atlantique par le port de Pointe-Noire.

Et cela à tout prix. Le grand reporter Albert Londres, qui fit un voyage d’enquête en 1928 dans l’Afrique coloniale française, dénonça l’horrible sort imposé aux populations de ces contrées pour réaliser les ambitions de l’impérialisme : pris de force dans leur village, transportés sur le fleuve dans des chalands à bestiaux où le quart périssait avant d’atteindre Brazzaville, ils étaient ensuite forcés d’effectuer tout le travail de construction quasiment sans aucun matériel, obligés de creuser des tunnels à bras nus sous les coups de chicote des « capitas » (chefs de village faisant office de contremaîtres), sans nourriture et en proie aux maladies. Et quand ils n’en pouvaient plus, Albert Londres témoigne : « je revoyais les Saras, les Zindès et les Bayas n’ayant plus la force de pousser s’en aller mourir dans la forêt » (Terre d’ébène).

Une fois l’occupation du pays stabilisée et toute résistance matée, l’accumulation du capital initial se fit moins par l’importation de capital financier que par la destruction de l’économie de subsistance, le travail forcé et le pillage pur et simple de la forêt (caoutchouc, ivoire et bois), suivi plus tard de la mise en place de la culture forcée du coton, avec des moyens primitifs.

L’administration française divisa le pays en lots, qui furent répartis entre un petit nombre de compagnies privées sous forme de concessions couvrant chacune des milliers ou des dizaines de milliers de kilomètres carrés. Les concessionnaires et l’administration eurent recours au travail forcé : tous les individus valides des villages étaient rassemblés et emmenés de force travailler soit à la récolte du caoutchouc, soit à la construction de routes ou de ponts ; les autres étaient gardés comme otages. Le paiement des récoltes était assuré par le concessionnaire, non pas aux récolteurs mais au fonctionnaire superviseur, qui le versait sur le compte de l’impôt dû par le village à l’Etat.

L’organisation du travail forcé à grande échelle n’a été possible que grâce à l’enrôlement des chefs traditionnels locaux qui servaient d’auxiliaires aux concessionnaires. Yarisse Zoctizoum cite dans son Histoire de la Centrafrique (tome 1, 1879-1959) le témoignage d’un prêtre de l’époque :

« Bientôt des primes de production, alcool, viande, marchandises diverses, chevaux même […] furent longuement distribuées par les acheteurs (les compagnies) aux chefs de village et aux gardes […], et ce furent le travail forcé de nuit, les violences, les exactions. Des auxiliaires s’érigeant en policiers donnaient la chasse aux nombreux récolteurs qui essayaient de se soustraire à la corvée et l’on rencontrait de longues files de prisonniers, la corde au cou, nus, pitoyables […]. Affamés, malades, ils tombaient comme des mouches. »

La population de l’Afrique équatoriale française (Tchad, Oubangui Chari – le nom de la Centrafrique à l’époque – Congo, Gabon) passa ainsi de 4 à 2 millions d’habitants entre 1911 et 1929 (l’Humanité, 19 janvier 1929).

L’administration coloniale ne voyait aucun besoin de construire des écoles pour gérer un système aussi primitif. Avant la Première Guerre mondiale, il y avait à peine quelques centaines d’élèves dans les écoles du pays ; le taux de scolarisation était seulement de 8 % en 1953, à peine quelques années avant l’indépendance. Autant pour l’« œuvre civilisatrice » de la France !

La guerre de Kongo-Wara (1928-1931)

Ployant sous le joug des colons et de l’Etat qui avaient détruit leur mode de vie ancestral, disposaient gratuitement de leur force de travail, leur faisaient payer des impôts exorbitant, et les envoyaient à volonté dans les zones lointaines pour construire l’infrastructure coloniale, isolés et illettrés, les paysans centrafricains surent malgré tout relever la tête. Ils bravèrent héroïquement la puissance coloniale dans la guerre dite de Kongo-Wara (manche de houe en langue baya) qui se déroula entre 1928 et 1931.

Cette guerre fut déclenchée par Karnou, un membre d’une famille guerrière du village de Bayanga-Bounia en région baya. Karnou entreprit de mobiliser les paysans pour expulser les Français. Il envoya des consignes de résistance dans tous les villages environnants et même au-delà : « Refus de payer l’impôt aux administrateurs, refus de travailler pour les Blancs, de leur acheter ou vendre quoi que ce soit » (Zoctizoum, ibid.). L’insurrection commença en juin 1928. Les détachements de gardes envoyés par l’administration pour obliger les paysans à travailler furent soit exécutés, soit recrutés à l’insurrection avec leurs armes. Les postes, les administrations, les résidences étaient incendiés. Les routes Bouar-Cameroun, Bangui-Carnot, ainsi que celles vers le Congo et le Tchad étaient interdites aux Européens.

Malgré la mort de Karnou en décembre 1928, l’insurrection se poursuivit et s’étendit aux autres régions, y compris au Cameroun, au Tchad et au Gabon. Finalement, avec le renfort de troupes venues d’autres zones de l’AEF et même de l’Afrique occidentale française ainsi que l’aide d’un sultan camerounais, les troupes coloniales vinrent à bout des insurgés. Il s’ensuivit la déportation de milliers de paysans. La population du territoire diminua de plus de 20 % entre 1926 et 1931. Les derniers réduits rebelles furent éliminés pendant la « guerre des grottes » où les rebelles furent enfumés, une tactique barbare éprouvée lors de la conquête de l’Algérie près de cent ans plus tôt.

Le blocus de l’information en France sur cette insurrection fut finalement brisé le 19 janvier 1929. Le journal du PCF l’Humanité titra ce jour-là « Sous le carcan impérialiste : En Afrique Equatoriale Française les nègres se dressent contre la colonisation sanglante ». Le PCF, qui bien qu’en pleine stalinisation n’était pas la minable organisation social-démocrate qu’il est aujourd’hui, déclarait dans cet article :

« Les faits que nous citons et que sont obligés d’avouer certains journaux coloniaux peu suspects de sympathie pour les indigènes, légitiment la réaction des nègres et leur volonté d’abattre l’impérialisme, le plus sanglant des potentats que l’Afrique Noire ait connus. Ces faits font aussi un devoir à la classe ouvrière métropolitaine de soutenir la résistance des opprimés des colonies, par une solidarité plus grande dans la lutte commune contre le régime impérialiste, pour l’indépendance des pays qu’il subjugue. »

Deux jours plus tard, l’Humanité s’adressait en ces termes aux soldats envoyés pour réprimer la révolte :

« Il faut que les soldats auxquels on veut faire jouer le rôle de bourreaux, comprennent que les noirs, dont les villages ont été mis à feu et à sang par l’impérialisme français, sont en état de légitime défense et que leur combat est celui de tous les exploités et de tous les opprimés.
« Ils doivent renouveler et élargir l’acte de fraternisation des artilleurs de la Grande’Combe devant les mineurs d’Alès. »

Et le PCF comprenait que les crimes sans nom des impérialistes n’étaient pas des aberrations, mais qu’ils étaient « inséparables du régime d’exploitation capitaliste et colonialiste » (l’Humanité, 22 janvier 1929).

Les réformistes français et la Centrafrique

Aujourd’hui, au contraire, le PCF ne peut que donner un soutien critique à l’intervention, proposant une politique alternative à l’impérialisme français dans le but de stabiliser la situation politique et de créer un climat plus serein pour le capitalisme local (qui se trouve dans une large mesure entre les mains, aujourd’hui comme hier, des Français) : « Paris doit se désengager sur le plan militaire et agir pour une solution politique en faveur de la reconstruction du pays et de sa souveraineté. La France doit travailler à une véritable action multilatérale permettant de s'attaquer aux causes réelles qui ont conduit à la déstabilisation du pays, de mettre fin aux tensions régionales et de lutter contre la pauvreté, dans ce pays qui regorge de richesses. » (http://www.pcf.fr/47793).

Selon le Baromètre Metronews de décembre 2013, 64 % des Français étaient contre l’intervention militaire en Centrafrique. Rien d’étonnant donc que les divers groupes de gauche en France se disent quasiment tous « contre l’intervention française ». Mais pas un n’explique vraiment le lien entre les déprédations de l’impérialisme à l’extérieur et l’oppression que subissent les travailleurs ici. Et surtout, ils sont totalement incapables d’offrir une véritable perspective révolutionnaire – c’est-à-dire celle de la révolution socialiste – aux masses tant d’Afrique que de France. En effet, le porte-parole de l’impérialisme français, Hollande, a été porté au pouvoir avec le soutien, ouvert ou honteux, de tous ces groupes.

Dans les années 1970 ou 1980, une aventure militaire impérialiste française en Afrique faisait descendre des milliers de personnes dans la rue pour protester contre les exactions françaises. Les réformistes du NPA (ex-LCR), LO et autres ont si bien fait leur paix avec leur propre impérialisme (une paix scellée par leur soutien affiché ou couvert à la contre-révolution capitaliste en Union soviétique et en Europe de l’Est entre 1989 et 1992) que le gouvernement peut aujourd’hui envoyer ses tueurs à Abidjan (Côte d’Ivoire, 2004 et 2010), Gao (Mali, 2013) ou Bangui sans que cela émeuve ces réformistes au point de descendre tout de suite dans la rue, même pour la forme.

Le NPA a ainsi publié un certain nombre d’articles sur la Centrafrique. Besancenot et ses camarades ont pu exprimer leur malaise à propos de l’intervention française, tout en donnant à entendre qu’ils sont en un sens préoccupés par l’insuffisance de l’intervention française : « L’objectif officiel de l’intervention française est de sécuriser Bangui et les routes principales pour les accès humanitaires, le reste du pays où vivent les trois quarts de la population va être ignoré et il est probable que les miliciens de la Seleka abandonnent la capitale et pourront sévir dans les villes et villages du pays en toute impunité » (« Centrafrique : néfaste continuité française », Hebdo l’Anticapitaliste n° 221, 12 décembre 2013).

Pour la révolution et la planification socialistes à l’échelle internationale

Derrière les luttes qui ensanglantent l’Afrique, qu’elles soient interethniques, interreligieuses ou qu’elles prennent d’autres formes, se trouvent l’extrême pauvreté et la concurrence pour de très rares ressources matérielles. Selon des chiffres récents des Nations Unies, la Centrafrique dispose d’un médecin pour dix mille personnes ! Sur 1 000 enfants qui naissent, en moyenne 159 n’atteindront pas leur cinquième anniversaire. Seul un enfant sur huit en âge de fréquenter l’enseignement secondaire y a accès.

L’héritage de plus de cent ans d’oppression par l’impérialisme français en Centrafrique est particulièrement accablant. L’arriération est telle qu’il n’y a aujourd’hui guère de forces prolétariennes dans ce pays qui aient la puissance sociale pour offrir une perspective aux masses opprimées. Mais ces forces existent bel et bien en Afrique, pour commencer en Afrique du Sud mais aussi en Egypte et ailleurs ; la seule perspective est de forger maintenant les cadres d’un futur parti ouvrier authentiquement communiste, révolutionnaire et internationaliste. Comme nous le disions dans notre article de l’an dernier sur le Mali (« Troupes françaises, troupes de la CEDEAO, hors du Mali ! », le Bolchévik n° 203, mars 2013) :

« On ne pourra pas en finir dans le cadre du capitalisme avec les massacres interethniques et l’extrême pauvreté dans cette région. Tout comme la Révolution d’octobre de 1917 en Russie ouvrit la voie au changement révolutionnaire dans les régions arriérées d’Asie centrale, l’émancipation des masses du Sahel et d’autres régions d’Afrique, dont le développement a été si effroyablement retardé, doit être liée à la lutte internationale de la classe ouvrière pour la révolution socialiste. Une révolution prolétarienne en Afrique du Sud, en Egypte, ou dans d’autres pays d’Afrique qui ont connu un développement industriel significatif, impulserait une transformation sociale jusque dans les régions les plus arriérées du continent. Une telle perspective doit comprendre la lutte pour la révolution socialiste en France et dans d’autres centres impérialistes, où les travailleurs immigrés du Mali ou d’ailleurs pourront faire le lien avec les luttes des masses appauvries d’Afrique. Ce qu’il faut, c’est former des partis trotskystes d’avant-garde dévoués à la lutte pour de nouvelles révolutions d’Octobre. »

 

Le Bolchévik nº 207

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