Documents in: Bahasa Indonesia Deutsch Español Français Italiano Japanese Polski Português Russian Chinese Tagalog
International Communist League
Home Spartacist, theoretical and documentary repository of the ICL, incorporating Women & Revolution Workers Vanguard, biweekly organ of the Spartacist League/U.S. Periodicals and directory of the sections of the ICL ICL Declaration of Principles in multiple languages Other literature of the ICL ICL events

Abonnez-vous au Bolchévik, journal de la Ligue trotskyste de France

Archives

Printable version of this article

Le Bolchévik nº 200

Juin 2012

A bas l’UE des patrons — pour une Europe ouvrière !

Les banques affament les travailleurs grecs

Pour un parti léniniste-trotskyste !

7 mai – Le résultat des élections d’hier reflète l’ampleur du mécontentement contre l’Union européenne et contre la politique de famine imposée par le Fonds monétaire international (FMI). Les deux partis qui avaient mis en place les mesures d’austérité, le Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) et Nouvelle Démocratie (ND), un parti de droite, ont obtenu à eux deux moins du tiers des voix. Syriza (coalition de la gauche radicale) est arrivée en deuxième position derrière Nouvelle Démocratie avec 16,5 % des voix. Syriza est pour l’UE et l’euro, mais elle propose de renégocier les termes de l’austérité ; elle appelle à former un « gouvernement de gauche ». Le Parti communiste de Grèce, le KKE, qui s’oppose à l’UE et à l’euro, a obtenu 8,4 % des voix. Les fascistes d’Aube dorée ont obtenu près de 7 % des voix. Nous reproduisons ci-après un article adapté et traduit par nos soins, daté du 5 mai, écrit par nos camarades de la Spartacist League/Britain et publié dans leur journal Workers Hammer, n° 218 (printemps 2012).

* * *

Les élections législatives du 6 mai en Grèce se déroulent dans la peur que l’économie ne s’effondre. Les capitalistes grecs ont provoqué la colère des masses en imposant une austérité brutale, y compris des coupes sombres dans les emplois, les retraites et les services publics. Derrière la bourgeoisie grecque, il y a l’Union européenne (UE) impérialiste et le Fonds monétaire international. C’est avec le FMI, qui est dominé par les Etats-Unis, que le gouvernement grec a négocié un plan de sauvetage de 130 milliards d’euros destiné à éviter un défaut de paiement sur la dette publique grecque. C’était le deuxième « plan de sauvetage » en l’espace de deux ans. Comme le premier, il s’agissait en fait d’un plan de sauvetage des créanciers de la Grèce, principalement des banques françaises et allemandes mais aussi grecques. Les sangsues de l’UE sont bien décidées à faire en sorte que, lorsque la Grèce fera faillite, elle n’entraîne pas avec elle toute la zone euro.

Pour la classe ouvrière grecque, la crise s’est transformée en catastrophe. Les salaires ont été brutalement réduits ; le taux de chômage est de plus de 20 % et atteint 51 % pour les jeunes. Le nombre de sans-abri a augmenté de 25 % en un an et un Grec sur trois vit maintenant au-dessous du seuil officiel de pauvreté. Le taux de suicide a grimpé en flèche. Début avril, à Athènes, Dimitris Christoulas, un pharmacien à la retraite de 77 ans, s’est suicidé en se tirant une balle dans la tête place Syntagma devant le parlement. Ce drame est devenu un symbole de la colère et du désespoir de la population. Dans la lettre qu’il a laissée pour expliquer son suicide, il écrivait qu’il ne pouvait pas supporter la perspective d’avoir « à fouiller les poubelles pour assurer ma subsistance » (le Monde, 6 avril).

La classe dirigeante capitaliste grecque est la complice plus que consentante de Wall Street, des banques allemandes, de la City de Londres et des entreprises du CAC 40. Les dirigeants de l’UE, de la Banque centrale européenne (BCE) et du FMI (la « troïka ») n’arrêtent pas de fouler aux pieds la souveraineté nationale de la Grèce. Quand le Premier ministre Georges Papandréou a proposé fin octobre 2011 un référendum sur le plan d’austérité imposé par l’UE, les dirigeants européens ont orchestré son limogeage et son remplacement par Lucas Papademos, un ancien vice-président de la BCE. Papandréou était loin d’être un opposant à l’austérité imposée par l’UE : il dirigeait le PASOK, un parti bourgeois populiste au pouvoir depuis 2009, qui a imposé les mesures d’austérité les plus drastiques que le pays ait connues depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le PASOK, dirigé aujourd’hui par Evangelos Venizelos, est toujours au gouvernement, dans le cadre d’une coalition avec la Nouvelle Démocratie, le parti de la droite conservatrice dirigé par Antonis Samaras. Les dirigeants de l’UE ont exigé de la Grèce qu’elle inscrive dans sa constitution un engagement à rembourser les banquiers. Cette obligation s’imposerait au gouvernement issu des élections, quel qu’il soit.

En tant que partisans de l’internationalisme prolétarien, nous nous opposons depuis toujours par principe à l’UE impérialiste. Celle-ci était à l’origine un appendice de l’OTAN, l’alliance militaire impérialiste contre l’Union soviétique. Il s’agissait dès le début d’un mécanisme grâce auquel les puissances capitalistes coalisées imposaient l’austérité à leurs classes ouvrières respectives. Les pays les plus faibles, comme la Grèce, l’Irlande, le Portugal et les Etats d’Europe de l’Est, sont subordonnés aux puissances dominantes, menées par l’Allemagne. Sous la devise de la « flexibilité du marché du travail », l’UE fait reculer les droits des syndicats et impose les bas salaires et la précarité.

La misère infligée aux travailleurs grecs sert de modèle aux attaques que subissent les travailleurs dans toute l’Europe. L’Espagne, qui est lourdement endettée et qui a le taux de chômage le plus élevé d’Europe (24 %), a connu le 29 mars une grève générale contre les coupes sombres dans les dépenses publiques décrétées par le gouvernement. Le Portugal voisin avait été paralysé la semaine précédente par une grève générale de 24 heures contre l’austérité qui avait presque totalement bloqué les transports. Ce n’est pas seulement dans les nations plus pauvres de l’Europe du Sud que la classe ouvrière subit des attaques. L’impérialisme allemand a réduit de façon drastique les salaires et les prestations sociales en Allemagne même. Le prolétariat allemand, la classe ouvrière la plus puissante d’Europe, est potentiellement le talon d’Achille de l’UE impérialiste. Mais il est dirigé par le Parti social-démocrate (SPD). Au gouvernement de 1998 à 2005, le SPD a mené contre les ouvriers une grande offensive qui a renforcé la compétitivité de l’impérialisme allemand sur le marché mondial.

Nos camarades allemands du Parti ouvrier spartakiste se sont opposés à la campagne chauvine en Allemagne contre les Grecs : « Le mouvement ouvrier allemand doit se mobiliser en solidarité avec les travailleurs grecs et avec toutes les autres victimes des impérialistes de l’UE – après tout, ils vont être confrontés dans un avenir proche à des attaques similaires » (« La crise financière ébranle l’UE impérialiste », Spartakist n° 183, mai 2010, reproduit dans le Bolchévik n° 193, septembre 2010). Nos camarades expliquaient l’année dernière qu’« il n’y a pas d’issue pour des pays endettés comme la Grèce dans le cadre imposé par la bourgeoisie allemande ». Notant que la Grèce s’en porterait probablement beaucoup mieux si elle se déclarait insolvable et quittait la zone euro, ils soulignaient que « ceci pourrait briser le cercle vicieux dans lequel le pays s’enfonce ; cependant, quitter la zone euro ne mettrait pas le prolétariat grec à l’abri de la récession économique mondiale et des ravages du capitalisme » (« L’Europe déchirée par la crise économique », article reproduit dans le Bolchévik n° 198, décembre 2011).

La monnaie unique a permis à la bourgeoisie allemande d’engranger d’immenses profits. La classe dirigeante capitaliste grecque a elle aussi profité de l’UE et elle est apparemment déterminée à garder l’euro, bien que ceci empêche la Grèce de réduire sa dette et de dévaluer sa monnaie pour améliorer la compétitivité de ses exportations. La Ligue communiste internationale était contre l’introduction de l’euro, et nous insistions alors qu’une monnaie unique commune à différents pays capitalistes n’était pas viable. Nous écrivions en 1997 que « le contrôle de la quantité de monnaie à l’intérieur de ses frontières est une prérogative économique fondamentale d’un Etat bourgeois ». Nous ajoutions : « comme le capitalisme est organisé sur la base d’Etats nationaux distincts, ce qui constitue en soi la cause des guerres impérialistes à répétition pour rediviser le monde, il est impossible de mettre en place un Etat bourgeois paneuropéen stable » (le Bolchévik n° 143, été 1997). Si la Grèce devait être éjectée de l’euro – et de l’UE – sous l’impact d’une opposition massive à la politique de paupérisation imposée par l’UE, ce serait une défaite pour les impérialistes et un pas en avant pour la classe ouvrière, en Grèce comme dans le reste de l’Europe. En attendant, les militants ouvriers en Allemagne, comme dans les autres pays impérialistes, doivent s’opposer aux exigences des usuriers qui réclament le remboursement de la dette grecque.

L’opposition à l’UE est un point de départ nécessaire pour la classe ouvrière dans tous les pays européens, mais elle n’est pas en soi une solution. La crise qui fait rage en Grèce, et dans laquelle l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et l’Italie sont menacés de sombrer, est le produit du système capitaliste mondial. Le dirigeant révolutionnaire russe Lénine notait dans son livre de 1916 l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, que « l’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier » et « où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes ». Un club restreint de riches puissances impérialistes asservissent et oppriment l’immense majorité de la population mondiale. La Grèce ou l’Argentine aujourd’hui sont des pays dépendants, qui « nominalement, jouissent de l’indépendance politique, mais qui, en réalité, sont pris dans les filets d’une dépendance financière et diplomatique » [ibid.].

Sous l’impérialisme, tous les pays sont liés de plus en plus étroitement au marché mondial ; l’industrie se concentre de plus en plus, ce qui jette les bases pour l’organisation socialiste de la société. Cependant, le capitalisme repose sur des Etats-nations individuels, qui entrent inévitablement en conflit les uns avec les autres dans la course aux profits et à la recherche de nouveaux territoires à exploiter. L’Etat-nation capitaliste est ainsi un obstacle au développement des forces productives. Pour la classe ouvrière et les opprimés, la seule issue passe par des révolutions socialistes qui exproprieront la bourgeoisie et instaureront une économie planifiée internationale sous un gouvernement des travailleurs.

Les travailleurs grecs ont fait depuis deux ans de nombreuses grèves générales d’un ou deux jours pour essayer de repousser l’offensive conjointe des impérialistes européens et de la bourgeoisie grecque. Ils ont mené, peu avant le vote par le parlement du dernier plan d’austérité, une grève générale de 48 heures. Le jour où ces coupes sombres étaient approuvées, les manifestants ont convergé en masse vers le parlement et se sont violemment heurtés à des flics déchaînés. Mais les attaques incessantes du gouvernement contre l’emploi et les conditions de vie se poursuivent.

La classe ouvrière grecque a une longue histoire de combativité et d’héroïsme. Mais ses luttes ont fait long feu ou ont été écrasées à cause des directions réformistes qui ont au moment décisif sauvé la mise à la bourgeoisie grecque. Ce qu’il faut, c’est un parti ouvrier révolutionnaire internationaliste, basé sur le programme de Lénine et Trotsky. Le Groupe trotskyste de Grèce (TOE) s’est fixé pour tâche la construction d’un tel parti, qui luttera pour la révolution ouvrière dans toute la région. Notre programme, ce sont des Etats-Unis socialistes d’Europe.

La collaboration de classes du KKE

Les deux principales fédérations syndicales, la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE) et la Confédération des fonctionnaires (ADEDY), sont dirigées par des partisans du PASOK et de la Nouvelle Démocratie, les partis qui sont les principaux responsables de la mise en œuvre des mesures d’austérité. Ces directions syndicales ne font même pas mine de s’opposer à l’UE. Les directions réformistes de la classe ouvrière dans toute l’Europe soutiennent de même explicitement l’UE ou bien l’acceptent implicitement en colportant des illusions dans une « Europe sociale ».

Le KKE, le Parti communiste de Grèce, fait exception à la règle. Il s’était opposé en 1992 au traité de Maastricht qui autorisait la mise en place de l’euro. Prenons la gauche social-démocrate grecque, représentée par des organisations comme Xekinima (départ), la section grecque du Comité pour une internationale ouvrière (dont la section française est la Gauche révolutionnaire), et Voix marxiste, affiliée à la Tendance marxiste internationale (représentée en France par le groupe La Riposte, qui fait partie intégrante du PCF). Maintenant que le KKE progresse dans les sondages, ces organisations appellent de leurs vœux une coalition « de gauche » qui rassemblerait le KKE et Syriza, elle-même une coalition dominée par le groupe Synaspismos issu de l’ancienne aile « eurocommuniste » du PC. Mais le KKE n’est pas favorable à une telle coalition, et il reproche à juste titre à Syriza d’« être systématiquement pro-UE » et « d’avoir voté en fin de compte pour le traité de Maastricht » (Wikinews.org, 13 mai 2010).

Le KKE bénéficie du soutien des secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière grecque. Son organisation syndicale, PAME, affirme représenter une opposition « avec une orientation de classe » aux bureaucrates traîtres de la GSEE et de l’ADEDY, dont elle dénonce à jute titre la collaboration de classes avec les patrons et leur gouvernement. Cependant, le KKE n’a pas de solution à proposer à la classe ouvrière au-delà du cycle sans fin des journées de grève générale, qui ne sont en fin de compte qu’une manière combative de faire pression sur le parlement. Il n’a pas comme programme la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Et il adhère au nationalisme, qui est le principal obstacle à la construction d’un parti ouvrier révolutionnaire en Grèce. Une tâche stratégique pour la construction d’un parti révolutionnaire est de gagner la base ouvrière du KKE au programme internationaliste des bolchéviks de Lénine et Trotsky.

Le KKE a adopté, du moins sur le papier, une posture de gauche contre les capitalistes grecs et leur austérité anti-ouvrière. Le KKE n’est pas avare de rhétorique marxisante dans ses thèses de conférence, et plus encore dans ses communiqués publiés sur Internet. Il déclare même dans la « Résolution sur le socialisme » de son 18e Congrès : « A la place de l’armée et des organes de répression bourgeois, qui seront totalement dissous, de nouvelles institutions seront créées, basées sur la lutte armée révolutionnaire pour la destruction de la résistance des exploiteurs et pour la défense de la Révolution » (février 2009).

Ce radicalisme verbal n’est que du vent, comme le montre la pratique réelle du KKE. Sur la question de l’Etat capitaliste, c’est-à-dire de « l’armée et les organes de répression bourgeois », le vrai programme du KKE n’est qu’une variété tout à fait banale de réformisme. Le journal du KKE Rizospastis publiait dans son numéro du 25 mai 2011 un article consacré à une réunion de la « Confédération panhellénique des agents de police » à laquelle assistaient ses propres militants. Le représentant du KKE, un certain Spiros Halvadji, y faisait ainsi la leçon aux flics : « le rôle de la police ne doit pas être la répression contre le mouvement populaire ; sa fonction première doit être de réprimer la criminalité ». Les flics constituent avec les tribunaux, les prisons et l’armée le cœur de l’Etat bourgeois, que Lénine définissait comme un « “pouvoir spécial de répression” exercé contre le prolétariat par la bourgeoisie, contre des millions de travailleurs par une poignée de riches » (l’Etat et la révolution, 1917). Aujourd’hui en Grèce, la croisade réactionnaire contre la « criminalité » est un prétexte utilisé pour arrêter des centaines d’immigrés et les jeter dans des camps de concentration.

Un parti léniniste combattrait le chauvinisme encouragé par la bourgeoisie, notamment le chauvinisme contre la Turquie, l’ennemi historique de la Grèce, et aussi contre les pays voisins des Balkans. Le nationalisme grec s’accroît du fait que l’UE foule aux pieds la souveraineté nationale grecque ; le gouvernement a déclenché dans ce contexte une campagne raciste contre les immigrés ; il a ouvert de nouveaux centres de détention et a procédé à des centaines d’arrestations. Les agressions contre les immigrés se multiplient, et les organisations fascistes comme Aube dorée se sentent le vent en poupe.

La défense des droits des nationalités opprimées et des immigrés est cruciale pour l’unité de la classe ouvrière dans la lutte pour la révolution socialiste. Le nationalisme dresse les uns contre les autres les travailleurs des différentes nationalités ; il empoisonne la conscience de classe et aide les capitalistes à réduire les salaires de tous. Les travailleurs originaires d’Albanie, du sous-continent indien, d’Afrique et d’ailleurs doivent être mobilisés pour lutter ensemble avec leurs frères et sœurs de classe grecs. Une direction lutte de classe dans les syndicats se battrait pour des emplois pour tous et les pleins droits de citoyenneté pour les immigrés.

Le KKE a la force sociale nécessaire pour mobiliser de puissants détachements ouvriers en défense des immigrés et pour chasser des rues la vermine fasciste. Mais son nationalisme fait obstacle à cette perspective. Au début des années 1990, une violente poussée de chauvinisme grec autour de la question de la Macédoine avait contribué à la montée d’Aube dorée. Quand l’ex-république yougoslave de Macédoine devenue indépendante avait inclus le mot « Macédoine » dans son nom, la Grèce s’était couverte d’affiches proclamant : « La Macédoine est grecque ! » Nous écrivions à l’époque que « la réaction du KKE à cette vague de chauvinisme représente une capitulation persistante devant le nationalisme grec, qui s’exprimait dans des déclarations du KKE comme celle-ci : “nous ne laisserons aucun nationaliste étranger revendiquer ne serait-ce qu’un pouce du sol grec” » (Workers Vanguard n° 565, 11 décembre 1992). Nous avancions dans cet article les mots d’ordre suivants : « Pour le droit à l’autodétermination de la Macédoine, y compris les Macédoniens grecs ! Pleins droits démocratiques pour les minorités en Grèce ! Pour une fédération socialiste des Balkans incluant la Grèce ! »

Le KKE va à l’encontre du socialisme prolétarien du Parti bolchévique de Lénine et Trotsky en reprenant à son compte un populisme nationaliste qui s’exprime dans d’incessants appels antimarxistes à instaurer un « pouvoir populaire », une revendication qui conduit parfois à des combinaisons absurdes comme le « pouvoir populaire ouvrier ». Le KKE argumente par exemple que « le sens fondamental du mouvement populaire doit être d’aller vers le renversement du capitalisme. La seule issue, c’est le pouvoir populaire de la classe ouvrière, avec désengagement de l’UE et annulation unilatérale de la dette. Il n’y a pas d’autre solution pour le peuple » (« La liste des mesures inclues dans le nouveau mémorandum », 16 février).

En prêchant pour les intérêts communs « du peuple », le KKE dissout le prolétariat dans la masse de la population et estompe les divisions de classes qui clivent la société bourgeoise. La classe ouvrière, qui a entre les mains les leviers de commande de la production, est la seule force qui possède la puissance sociale nécessaire pour renverser le capitalisme et qui a objectivement intérêt à le faire. On ne peut pas concilier les intérêts de la classe ouvrière avec ceux des capitalistes grecs, qui tirent leurs profits de l’exploitation des travailleurs. Les capitalistes sont indissolublement liés aux puissances impérialistes, vers lesquelles ils se tournent pour qu’elles les aident à réprimer la classe ouvrière. La petite bourgeoisie constitue une couche intermédiaire située entre les capitalistes et les travailleurs ; cela va des enseignants et des étudiants aux petits paysans. Elle comprend aussi la proportion substantielle de la population grecque qui est employée dans des entreprises familiales. Le populisme nationaliste a une grande influence dans la société grecque du fait de la petite taille du prolétariat industriel et, comparativement, de l’importance numérique considérable de la petite bourgeoisie urbaine.

La vision du « socialisme » défendue par le KKE consiste en un programme réactionnaire d’autarcie nationale basée sur l’exploitation, en Grèce prise isolément, des richesses supposées du pays en ressources naturelles, notamment énergétiques. Le KKE a pour perspective une variante du « socialisme dans un seul pays », le dogme adopté par Staline fin 1924, quand la bureaucratie avait usurpé le pouvoir par une contre-révolution politique qui conduisit à la dégénérescence de l’Etat ouvrier soviétique. Le « socialisme dans un seul pays » était l’expression de l’opportunisme national de la bureaucratie soviétique ; c’était l’antithèse du programme révolutionnaire internationaliste historiquement défendu par le Parti bolchévique, et la justification idéologique qui permettait à la bureaucratie stalinienne de faire des partis communistes des autres pays une monnaie d’échange contre une illusoire « coexistence pacifique » avec l’impérialisme. Lénine expliquait devant le congrès du Parti bolchévique en 1919 : « Nous ne vivons pas seulement dans un Etat, mais dans un système d’Etats, et l’existence de la République soviétique à côté d’Etats impérialistes est impensable pendant une longue période. En fin de compte, l’un ou l’autre doit l’emporter » (« Rapport d’activité du Comité central », 18 mars 1919).

Nous trotskystes avons défendu l’Union soviétique malgré sa dégénérescence sous le stalinisme, et nous avons lutté pour une révolution politique ouvrière contre la bureaucratie stalinienne, dont la politique de conciliation envers l’impérialisme mettait en danger l’existence même de l’Etat ouvrier. La contre-révolution capitaliste qui a eu lieu en Union soviétique en 1991-1992, après des décennies de pression militaire et économique exercée par l’impérialisme mondial, a été la démonstration ultime de la faillite du stalinisme. Si le « socialisme dans un seul pays » était impossible en Union soviétique, qui couvrait le sixième de la surface de la terre et était abondamment pourvue en richesses minérales, dans le contexte de la Grèce il est tout simplement absurde.

L’histoire des trahisons du KKE

En février dernier, tandis que le parlement grec débattait du deuxième plan de sauvetage et que les travailleurs rassemblés devant ses fenêtres affrontaient la police, les porte-parole du gouvernement ont évoqué le spectre de la guerre civile. Aleka Papariga, la secrétaire générale du KKE, a rétorqué en faisant référence à la répression menée par la bourgeoisie grecque contre les communistes dans les années 1940. La Guerre civile de 1946-1949 hante aujourd’hui encore tous les camps en présence en Grèce. Le KKE est le plus ancien parti de Grèce. Il incarne pour la bourgeoisie grecque la haine que suscite dans la classe ouvrière et la paysannerie la domination capitaliste.

En réalité, la résistance contre l’occupation nazie et la Guerre civile grecque qui l’a suivie ont valu au KKE une réputation de combativité anticapitaliste totalement usurpée. La longue histoire des trahisons perpétrées contre le prolétariat grec par le KKE a commencé avec la stalinisation du parti vers la fin des années 1920. Le KKE suivit fidèlement tous les zigzags politiques décidés par la direction stalinienne soviétique. Pendant la crise économique des années 1930, la Grèce connut de grandes grèves ouvrières, notamment la grève générale de mai 1936 à Salonique. Le KKE occupait une position dominante dans le mouvement ouvrier et il avait une forte popularité dans les campagnes. Mais le KKE subordonna la lutte pour le pouvoir ouvrier à la quête d’une alliance avec le Parti libéral, un parti bourgeois. Ce faisant, il pava la voie à la dictature militaire de Ioannis Metaxas. C’est ce qu’expliquaient à l’époque les trotskystes :

« Durant les mois fatidiques d’avril à août 1936, quand la classe ouvrière était en proie à une profonde effervescence révolutionnaire, les staliniens s’employèrent à faire campagne pour forcer le Parti libéral à organiser avec eux un Front populaire, au lieu d’organiser les travailleurs pour mener une action révolutionnaire décisive et entraîner dans la lutte les paysans des campagnes. Mais le Parti libéral écouta la voix de son maître et repoussa les offres des staliniens. Il était trop occupé à ouvrir la voie à Metaxas. »

– « La guerre civile en Grèce », Fouth International, février 1945

Loin de faire alliance avec le KKE contre l’aile droite de la bourgeoisie, les libéraux s’unirent avec celle-ci pour écraser les travailleurs.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, sous l’occupation nazie, le KKE prit la direction de la Résistance. Les ouvriers et les paysans grecs vinrent grossir les rangs de l’ELAS, l’aile militaire de la Résistance, et luttèrent héroïquement à la fois contre l’occupant nazi et contre les collaborateurs bourgeois anticommunistes comme le général Zervas, un agent de l’impérialisme britannique qui collabora également avec les nazis. Lorsque les forces allemandes se retirèrent, le pays tout entier était entre les mains des combattants de l’ELAS ; la bourgeoisie grecque détestée était à sa merci.

Mais les ouvriers et les paysans furent privés de leur victoire par la trahison de la direction du KKE. Les staliniens entrèrent dans le gouvernement capitaliste ; en février 1945, ils signèrent le traité de Varkiza qui désarmait les forces de la Résistance commandées par le KKE et rendait le pouvoir à la misérable bourgeoisie grecque. Le KKE était fidèle en cela à la perspective antirévolutionnaire de Staline qui avait accepté lors de la conférence de Téhéran avec Churchill et Roosevelt en 1943 que la Grèce reste capitaliste, sous la botte de l’impérialisme britannique. Des milliers de communistes furent tués au cours de la guerre civile qui s’ensuivit. Après la défaite finale de l’Armée démocratique du KKE en 1949, des milliers de militants furent contraints à l’exil. Ceux qui ne réussirent pas à s’enfuir furent arrêtés et jetés dans des camps de concentration sur des îles-prison où ils se faisaient torturer à moins de renier leur parti. Le KKE fut interdit pendant des décennies et ses militants placés sur liste noire.

Ce que nos camarades de la Quatrième Internationale écrivaient à la fin de la Deuxième Guerre mondiale s’applique également au rôle des staliniens pendant la Guerre civile :

« Les masses grecques étaient animées par une détermination révolutionnaire ardente ; elles voulaient préparer le renversement de tous leurs oppresseurs – nazis et grecs. Au lieu de donner au mouvement des masses un programme révolutionnaire, similaire au programme bolchévique de 1917, et de les préparer à la conquête du pouvoir, les staliniens conduisirent le mouvement dans l’impasse du front-populisme. Les staliniens, qui jouissaient d’une hégémonie quasi-totale dans le mouvement de masse, s’acoquinèrent avec un ramassis de politiciens petits-bourgeois, d’avocats, de professeurs qui n’avaient ni base ni influence parmi les masses, et ils s’employèrent à limiter artificiellement la lutte au combat pour la démocratie capitaliste. »

Le KKE perpétue aujourd’hui la tradition stalinienne de front-populisme et de collaboration de classes qui historiquement a désarmé la classe ouvrière politiquement et l’a enchaînée à la bourgeoisie grecque.

L’impérialisme et le capitalisme grec

Le caractère dépendant de l’Etat grec moderne n’a pas commencé avec son entrée dans l’UE. C’est au contraire une marque de naissance. Aucun Grec n’assistait à la signature du traité qui, en mai 1832, créa un Etat grec indépendant à partir de territoires qui appartenaient jusque-là à l’Empire ottoman en décadence. Seuls étaient présents des représentants des puissances « protectrices », la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Un monarque absolutiste, Otto de Bavière, fut imposé au nouveau pays. Pendant tout le XIXe siècle, la Grèce fut un pion de la diplomatie britannique, notamment vis-à-vis de la Russie tsariste. Malgré quelques tentatives initiales de modernisation, la Grèce restait un pays essentiellement agricole, dépendant de ses exportations de raisins secs.

En dépit de la faiblesse des investissements industriels, une bourgeoisie commerciale opulente se développa dans l’armement maritime et, plus tard, le secteur bancaire. Le gouvernement grec s’endetta au début des années 1830 à des conditions exorbitantes auprès de la City de Londres pour faire face aux dépenses provoquées par la guerre contre la Turquie ottomane. Dans les années 1880, la dette grecque vis-à-vis de la Grande-Bretagne dépassait les 630 millions de drachmes et le service de la dette absorbait le tiers des revenus de l’Etat. L’effondrement du marché des raisins secs provoqua la banqueroute du pays. Ce cycle s’est perpétué jusqu’à aujourd’hui. La politique de l’impérialisme britannique envers la Grèce consistait à utiliser les prêts pour asservir le pays et le maintenir dans une totale dépendance financière et diplomatique. Après la Deuxième Guerre mondiale, les Etats-Unis supplantèrent pendant la Guerre civile l’impérialisme britannique décadent et utilisèrent aides et prêts de façon similaire pour asservir le pays.

La bourgeoisie grecque a toujours été dépendante d’une puissance impérialiste ou d’une autre pour maintenir sa situation en exploitant conjointement le prolétariat grec. Les rapports de dépendance de ce type sont inévitables aussi longtemps qu’existera l’impérialisme. La seule manière d’y échapper, c’est la voie suivie par les ouvriers et les paysans russes avec la Révolution d’octobre 1917. Sous la direction du Parti bolchévique de Lénine et Trotsky, ceux-ci s’emparèrent du pouvoir d’Etat, exproprièrent la classe capitaliste et les propriétaires fonciers et balayèrent l’autocratie tsariste et l’Eglise d’Etat. Lénine fonda la Troisième Internationale (l’Internationale communiste), le parti mondial de la révolution prolétarienne, car il était conscient que pour survivre, la révolution ouvrière dans la Russie arriérée devait être étendue aux pays capitalistes avancés – et en particulier à l’Allemagne.

L’internationalisme prolétarien est une question de vie ou de mort pour les classes ouvrières de tous les pays d’Europe ; elles doivent repousser les attaques de leur bourgeoisie nationale et des brigands capitalistes de l’UE. Les travailleurs des pays impérialistes, en luttant contre leur « propre » bourgeoisie, ont le pouvoir de défendre par là même les intérêts de tous ceux qu’écrase le talon de fer de l’impérialisme en Europe et dans le reste du monde. Dans des pays comme la Grande-Bretagne et l’Allemagne, les travailleurs immigrés originaires de Grèce, de Turquie et d’ailleurs apportent avec eux des traditions de lutte combative et ils constituent un lien organique avec les luttes dans leur pays d’origine.

Face à la crise économique mondiale, il est urgent d’en finir avec le cycle expansion-récession du capitalisme. Il faudra pour cela des révolutions ouvrières qui exproprieront les exploiteurs riches à milliards et réorganiseront la production pour satisfaire les besoins humains. Pour transformer la classe ouvrière en une classe qui lutte pour le pouvoir, entraînant derrière elle tous les opprimés, il faut à sa tête un parti révolutionnaire.

* * *

La lettre suivante a été envoyée par le Comité de défense sociale (CDDS) aux sidérurgistes grecs d’Aspropyrgos près d’Athènes, en grève avec occupation depuis six mois pour défendre leurs salaires et leurs emplois.

* * *

Le 20 février 2012

Chers camarades,

Le CDDS, organisation de défense légale et sociale associée à la Ligue trotskyste de France, salue votre lutte et se réjouit de l’ampleur de la solidarité ouvrière qui s’est exprimée envers celle-ci ; nous avons envoyé par virement un don de 100 euros pour la caisse de grève.

Nous sommes tout à fait d’accord que votre grève en défense d’acquis obtenus de haute lutte est non seulement dans votre intérêt immédiat, mais également dans l’intérêt de tous les travailleurs grecs, et plus largement des travailleurs de toute l’Europe. Les travailleurs de tout le continent subissent de féroces attaques de la part de leur bourgeoisie nationale tout aussi avide de profit que Manesis [le propiétaire de l’aciérie], et sous le fouet de l’austérité qu’impose l’Union européenne (UE) dominée par les impérialistes allemands et français. Ces attaques portent sur les salaires et les conditions de vie, les licenciements sont en augmentation et les patrons et leur Etat exercent une répression brutale. Votre refus d’accepter les salaires de famine et les licenciements revanchards est un exemple pour tous.

Nous nous opposons par principe à l’UE et à toute autre alliance ou bloc commercial impérialiste. L’UE a ouvert la voie à un endettement écrasant de la Grèce et d’autres pays, les traites devant être remboursées aux requins impérialistes grâce à la paupérisation des populations de ces pays. Ici en France, nous luttons contre la bourgeoisie de tous bords qui en cette période de crise se prépare à infliger des coupes sombres tout en pressurant le prolétariat grec pour réapprovisionner les coffres-forts des banques françaises gorgées de profits.

Votre lutte nous rappelle le programme de fondation de la IVe Internationale, écrit par le dirigeant révolutionnaire russe Léon Trotsky :

« Sous peine de se vouer lui-même à la dégénérescence, le prolétariat ne peut tolérer la transformation d’une partie croissante des ouvriers en chômeurs chroniques, en miséreux vivant des miettes d’une société en décomposition. Le droit au travail est le seul droit sérieux que l’ouvrier ait dans une société fondée sur l’exploitation. […]
« Il s’agit de préserver le prolétariat de la déchéance, de la démoralisation et de la ruine. Il s’agit de la vie et de la mort de la seule classe créatrice et progressive et, par là même, de l’avenir de l’humanité. Si le capitalisme est incapable de satisfaire les revendications qui surgissent infailliblement des maux qu’il a lui-même engendrés, qu’il périsse ! La “possibilité” ou l’“impossibilité” de réaliser les revendications est, dans le cas présent, une question de rapport des forces, qui ne peut être résolue que par la lutte. Sur la base de cette lutte, quels que soient ses succès pratiques immédiats, les ouvriers comprendront mieux que tout la nécessité de liquider l’esclavage capitaliste. »

Victoire à la grève de Halyvourgia Ellados ! Réintégration immédiate de tous les ouvriers ! A bas l’Union européenne ! Pour des Etats-Unis socialistes d’Europe !

Salutations fraternelles,

Myriam Benoît pour le CDDS

 

Le Bolchévik nº 200

Le Bolchévik nº 200

Juin 2012

·

A bas l’UE des patrons — pour une Europe ouvrière !

Les banques affament les travailleurs grecs

Pour un parti léniniste-trotskyste !

·

Victoire de Hollande : cinq ans de sale boulot en perspective

Mélenchon, Poutou, Arthaud portent leur part de responsabilité pour le gouvernement capitaliste de front populaire

·

Retrait immédiat des troupes américaines, françaises et de l’OTAN !

Afghanistan : les femmes sous l’occupation impérialiste

·

Après la tuerie antisémite de Toulouse

A bas la terreur raciste des flics ! A bas Vigipirate !

·

Célébrons la défaite de l’impérialisme français !

5 juillet 1962 : Il y a 50 ans, l’indépendance de l’Algérie

·

A bas la répression coloniale à La Réunion !

·

Etats-Unis : face aux attaques, le syndicat des dockers ILWU tient bon

Les leçons de la bataille de Longview

·

Poutou, le « vrai candidat normal » – pendant que le NPA se déchire sur le pactole du Ministère de l’Intérieur

·

Lutte ouvrière a encouragé le vote Hollande en refusant d’appeler à l’abstention au deuxiéme tour